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Note d'intention
"Intramuros"

Proposition en réponse à un appel à candidature lancé par les Ateliers Médicis dans le cadre de la commande publique "Regard sur le grand Paris"
Pas de thème imposé

https://www.ateliersmedicis.fr/regards-grand-paris/

« Vous voyez, nous on peut pas dire qu’on est parisiens. Pourtant, on est pas loin. Juste à côté. C’est pas du tout comme dans le sud. Dans le sud, ceux qui habitent à Aix, ou à Arles ou à Avignon, ils disent qu’ils sont de Marseille quand on parle avec eux. Ils disent qu’ils sont marseillais. Mais nous, on peut pas dire qu’on est parisiens, c’est pas possible. On vient du 93, pas de Paris ! » (Youssef, élève de Première)

 

 

Le travail du photographe Eustachy Kossakovski « 6 mètres avant Paris » offre plusieurs possibilités de lectures :

Regard documentaire sur le Paris des années 70 qu’une reconduction permettrait de réactualiser ; lecture plus formelle avec cette collection de panneaux d’entrée de ville, traités dans l’esprit de l’école de Düsseldorf ; mais aussi et surtout car là est toute la profondeur de ce travail, sous l’angle d’une ville idéalisée, désirée mais inaccessible à l’émigré qu’il est.

 

« 6 mètres avant Paris » instaure une distance qui n’est pas seulement physique ; en effet, la distance est souvent comprise comme spatiale, mais elle peut être aussi sociale ou culturelle et ce qui nous parait proche physiquement peut en réalité nous être bien plus inaccessible que ce qui est éloigné ; il y a des distances à franchir d’autres à abolir.

La distance qui nous sépare de la mer, de Paris, d’un McDonald’s, d’un centre de soins spécialisés, d’un lieu de travail, d’un parent, d’un amour, … n’est pas un simple intervalle entre deux points, elle est bien plus qu’une longueur, elle est le lieu d’une translation, d’une relation, d’un désir, d’un besoin. Penser la distance, c’est penser l’interaction sociale qu’elle suppose. Cette relation est la substance même d’un espace vécu, elle échappe à tout instrument de mesure. La distance est une notion si évidente qu’elle en est transparente, ne faudrait-il pas, paradoxalement, par la mise à distance propre à toute démarche artistique, se rapprocher de ce qui se joue dans cet espace ?

Je souhaite mener un projet qui, à l’image du travail exemplaire de Kossakovski, joue sur le registre de la polysémie en y ajoutant une dimension « esthétique » supplémentaire, une dimension formelle plus « conventionnelle » permettant la mise en évidence de la translation du sens qui s’opère et nous fait passer d’une forme de connaissance à une vision purement esthétique.

 

Le sujet n’y sera pas le même que celui d’Eustachy Kossakovski, la reconduction de ce travail intéressant du point de vue de l’évolution des paysages y perdrait en sensibilité. Je souhaite mener un projet photographique qui rende compte de ce qui se passe (de ce qui passe) aux abords du boulevard périphérique de Paris car cet ouvrage de communication constitue paradoxalement une frontière non seulement physique mais hautement symbolique. C’est en investiguant ses zones infranchissables que se dessinera la frontière mais c’est en explorant ses porosités, passerelles et galeries que s’esquissera une réalité beaucoup plus complexe celle d’un objet bien réel, aux dimensions appréhendables sur lesquells se superpose une incommensurable distance symbolique.

 

C’est le point de départ de ce projet, mais quel sera le point d’arrivée ?

 

Le paysage est le lieu où l’artiste côtoie le discours scientifique, le lieu où le regard croise l’analyse. La géographie, cette « science du paysage » est d’autant plus disponible à une exploitation artistique que la frontière entre examen scientifique et perception esthétique y reste floue.

Je profite de cet entre deux pour questionner notre rapport intime au paysage, aux lieux, ce basculement qui nous fait passer d’une topologie à la constitution d’une forme d’identité, d’une limite physique ou virtuelle, cartographiée et normalisée, à des valeurs et des habitudes.

Je m’aide de la photographie car elle est de l’ordre de la frontière, de l’ordre de la « coupure sémiotique » qui nous fait passer de l’indice à l’icône, de ce qui nous attache physiquement au monde à ce qui s’en détache, mince épaisseur de papier pigmenté qui nous isole, nous coupe de toute vraisemblance pour ne nous donner qu’un ressemblant.

La photographie est un médium qui se prête parfaitement à ce jeu, à ce coulissement entre réel et imaginaire, entre connaissance et expression artistique, entre photographié et photographique, son histoire est faite de cette dualité et les discours sans fin sur sa nature ne sont que le reflet de la multiplicité de ses possibles interfaces.

Cet entre-deux est également présent dans les sujets qui sont au cœur de mon travail, il se retrouve dans ce qui relève de la frontière, de la limite, de ce qui se passe (de ce qui passe) dans ces zones intermédiaires, de l’espace d’une manière générale, de la manière dont nous l’habitons (et il nous habite).

Pour ce faire je procède à un relevé systématique, à un « arpentage photographique », si ce protocole relève du style documentaire dans ce qu’il a de plus rigide, le résultat est souvent chargé des émotions esthétiques vécues lors de la prise de vue, manière de signifier par là une impossible prise de distance.

 

Le boulevard périphérique et un lieu de perception dynamique, toujours animé, toujours bruyant, autant de qualificatifs qui l’oppose à la photographie, inanimée et silencieuse.

Je compte aussi sur ce décalage pour extraire ces paysages de leurs ambiances cinétiques et leur donner l’assise d’une atemporalité propice à une forme de méditation, celle propre au médium photographique.

 

C’est en jouant sur les différents basculements, sur ces lieux de translation du sens que je compte attirer l’attention, susciter les réactions, provoquer la prise de parole et entrer en interaction.

 

Textes de référence :

 

La littérature, la philosophie, les sciences humaines sont la matière première qui alimente mon imaginaire de photographe. Quelques extraits de textes ci-dessous donnent un aperçu des sources à l’origine de ce projet.

 

Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne, Gallimard, 1997

"Il me fallut bien un an pour franchir les limites de la métropole : je n’allais pas plus loin que sur le pont du périphérique et faisais immédiatement demi-tour. Toute l’harmonie de la grande ville, non pas seulement celle des constructions, mais celle qui régnait dans le mouvement des passants, semblait se dissocier brusquement de l’autre côté, à gauche et à droite de la route qui sortait de Paris, dans les banlieues de Gentilly et de Montrouge, différenciables au premier coup d’œil. De même que les maisons y perdaient leur homogénéité, de même ceux qui marchaient là-bas, incomparablement plus clairsemés qu’en deçà de la porte, perdaient en un instant leur allure. Ils me semblaient plus lents – d’une lenteur inélégante, celle de gens égarés -, plus maladroits aussi. Bien qu’ils fussent peu nombreux, ils cherchaient à s’éviter sur les trottoirs bien plus étroits – c’est ce que je voyais depuis mon observatoire élevé, le pont sur le périphérique – mais ils se trompaient de direction, de sorte qu’il n’était pas rare de les voir se heurter, tandis qu’à mon autre main, les métropolitains échangeaient leurs flots dans un rythme de danse même au milieu de la pire bousculade. Et autant les piétons étaient ralentis, autant au-delà de la porte, où l’avenue qui portait un nom se transformait en route à numéro, la « Nationale 20 », les voitures accéléraient. Elles ne glissaient plus mais fonçaient, et la section qui suivait était en effet célèbre pour ses accidents. Je comprenais ceux qui traduisaient « banlieue » par « lieu de bannissement ». Même le ciel, au-dessus, aussi bleu fût-il, éventuellement, perdait de sa texture parisienne (qui redevenait évidente au moindre coup d’œil jeté par-dessus l’épaule). Il apparaissait que la forme du ciel se réglait aussi sur ce qui existait et de produisait en bas, sur la terre. A cette époque, il me semblait que sur les banlieues, il perdait de sa vigueur. Il ne descendait plus sur le faîte des toits ni sur les rues, ne pénétrait plus, dès la ligne de démarcation, dans les éclats, les pores, les bulles de l’asphalte. Le gris de celui-ci n’était plus, extra portas, une couleur.

[…]

Mais c’est sans arrière-pensées que je me risquais ensuite au-delà de la porte d’Orléans dans les banlieues (je lus plus tard chez Emmanuel Bove comment pour l’un de ses héros, qui joyeux au début se dirigeait des marges de Paris vers Montrouge, même les mouches sur les murs perdaient peu à peu leur brillant). 
Et dès le premier pas de l’autre côté, dès le franchissement, ma curiosité se changea en calme, mon malaise en surprise, et les deux agissaient comme un éveil. Il restait toujours vrai que les maisons de la banlieue étaient toutes trop grandes ou trop petites, que le bruit de la nationale 20 était quelque chose d’hostile, et que les rares personnes qui avaient comme moi traversé le pont sur le périphérique perdaient immédiatement leurs pas et se dispersaient (alors qu’un vent saisissait et poussait tous ensemble ceux qui allaient vers le centre de la ville), et que même les objets de prestige ou de luxe qu’on ne trouvait que dans la métropole, et dont ils étaient surchargés comme des frontaliers venant d’un pays sous-développé, se mettaient instantanément à brinquebaler et à frotter leurs flancs comme une brocante aussi laide qu’inutile. 
Et pourtant je me sentais dans un secteur qui était seulement différent, mais nouveau. C’était une nouvelle sphère qui commençait là, comparable à celle où l’on entre quand on pénètre dans une forêt, au moment où le monde dans lequel je me déplaçais à l’instant encore – un pas entre les arbres suffit - s’efface pour laisser s’ouvrir un monde fondamentalement différent, surprenant, incomparablement plus sensuel, et surtout agissant, parce qu’il me fait dresser l’oreille. Après qui viennent le regard, l’olfaction, le goût, la perception de la découverte.

 

Georges Perec, Espèces d'espaces, Edition Galilée

« L’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça cogne. Nous cherchons rarement à en savoir davantage et le plus souvent nous passons d’un endroit à l’autre, d’un espace à l’autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à prendre en compte ces laps d’espace. Le problème n’est pas d’inventer l’espace, encore moins de le réinventer (trop de gens bien intentionnés sont là aujourd’hui pour penser notre environnement…), mais de l’interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie. »
 

Roberto Juarroz – Poésie verticale 181

"La vie commence où l'on veut qu'elle commence, où quelqu'un est capable de créer une forme. Ou là où quelqu'un est capable de se laisser créer par une forme".

 

Michel Lussault, Hyper-Lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation, Seuil 2017. 

« J'ai eu ainsi, durant quelques jours, la sensation de vivre à moment équivoque, au sens où il ne se laisse pas aisément saisir, définir est qualifié. (...) J'ai eu le sentiment que le monde, cet espace social d'échelle terrestre, était (...) tout à la fois contenu et en expansion, ancré et connecté, replié et déployé (...). J’en viens même à penser que l'équivoque est sans doute une des caractéristiques majeurs des espaces sociaux, au sein desquels, désormais, nous évoluons.»

 

Philippe Jaccottet , Paysages avec Figures Absentes

« Mais je ne veux pas dresser le cadastre de ces contrées, ni rédiger leurs annales : le plus souvent, ces entreprises les dénaturent, nous les rendent étrangères ; sous prétexte d’en fixer les contours, d’en embrasser la totalité, d’en saisir l’essence, on les prive du mouvement et de la vie ; oubliant de faire une place à ce qui, en elles, se dérobe, nous les laissons tout entières échapper... Ces lieux, ces moments, quelque fois j’ai tenté de les laisser rayonner dans leur puissance immédiate, plus souvent j’ai cru devoir m’enfoncer en eux pour les comprendre ; et il me semblait descendre en même temps en moi. » 
 

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir.

« Nous ne faisons pas partie de ceux qui n'ont de pensées que parmi les livres, sous l'impulsion des livres, nous avons l'habitude de penser en plein air, en marchand, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins mêmes deviennent problématiques.» 

 

Sam Shephard, dans Savage/Love

« Écoute la circulation, on dirait une rivière »

 

Dominique Château, Modèles déposés ? Photographie contemporaine et art contemporain, L'image et les images, Klincksteck éditions.

« A moins de considérer que la photographie est un art au sens le plus général (comme on dit que la médecine est un art), on doit rendre compte du fait que certaines photographies, mais pas toutes, appartiennent au domaine de l'art, au sens précis de la production d'un artiste. On doit donc introduire face à la dimension du médium, celle de son usage. Or, l'usage artistique de la photographie ne consiste pas à faire précisément usage de son médium, mais à conférer à ses exemplifications, avec plus ou moins de succès, une finalité sociale déterminée.»

 

Georges Didi-Huberman, propos sur l’exposition “Soulèvements”, Jeu de Paume (Paris) octobre 2016

 « Les images sont des actes et non pas seulement des objets décoratifs ou des fantasmes. Oui, des actes... fabriquer une image, ce n’est pas illustrer une idée ou capter une réalité : mais bien agir sur la réalité et construire une idée."
 

Bibliographie sélective :

 

Corinne Alexandre-Garnier (sous la direction de), Frontières, marges et confins, Presse universitaire de Paris Nanterre

Jean-Marc Besse, Habiter un monde à mon image, Flammarion

Peter Berger et Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, Armand Colin

Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion

Nelson Goodman, manière de faire des mondes, Folio

E.T. Hall, La dimension cachée, Points

Eric Hazan, l’invention de Paris, Paris, Editions du Seuil

Hélène L’Heuillet, Du voisinage, Albin Michel

Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence, La Découverte

Mariem Maleej, La rumeur autophobe du Paris périphérique, Revue Urbanités

Danielle Meaux, Geo-photographies, Filigranes

Danielle Meaux (sous la direction de), Protocole et photographie contemporaine, Saint-Etienne

Peter Sloterdijk, sphères, Pauvert

Fabien Truong, Au-delà et en deçà du Périphérique, Revue Métropoles