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Note d'intention
"Monastère de la Grande Chartreuse"

A l’attention du Père prieur

Monastère de la Grande Chartreuse

38380 Saint-Pierre-de-Chartreuse

 

Monsieur,
 

Le dernier souvenir que j’ai du monastère de la Grande Chartreuse remonte au printemps 2005, une image qui vient se superposer aux autres souvenirs de ce lieu, récoltés année après année, toujours au printemps alors que les derniers névés n’ont pas encore disparus, j'étais accompagné des membres de ma famille venus rendre visite, comme tous les ans à frère Marie-Bernard, un oncle chartreux.

 
Au fil des années, je voyais ceux qui venaient avec assiduité participer à ce rituel, vieillir, s’excuser de ne plus pouvoir être là, ne plus être là du tout, d’autres les remplaçaient, plus jeunes, moins concernés, mais le rituel continuait et il a perduré jusqu’au décès de cet oncle aujourd’hui enterré dans vos murs.

 

J’ai eu la chance de vivre ce rare moment où une famille, dispersée par les vicissitudes qu’une vie bien remplie impose, se retrouvait un temps pour aller à la rencontre de « Louis », le fils, le frère, l’oncle, le chartreux.

J’ai eu la chance d’être là tous les ans, d’abord enfant au regard inquiet devant une nature omniprésente, adolescent sans réel plaisir d’être là, ni nulle part d’ailleurs, puis adulte avec la responsabilité de « conduire » tantes et oncles vieillissants à ce rendez-vous annuel.

 

Les rencontres avec Louis étaient des moments très forts, ensemble ou en tête à tête. Il nous questionnait sur nos vies dont le sens nous apparaissait soudainement vide, tout juste si ce qui nous avait préoccupé une année durant arrivait à meubler quelques minutes de discussion. Les longs moments où il ne se joignait pas à nous se transformaient en conseil de famille improvisé, ou en de rares promenades dans les environs immédiats au gré d’une météo changeante.

Je garde un souvenir attendri de ces courtes « parenthèses » annuelles ; elles donnaient à celles et ceux qui étaient là le sentiment de faire une expérience unique, une communion que la solennité des lieux rendait possible.

 

J’étais le seul garçon, le dernier descendant masculin d’une lignée paternelle pourtant féconde. Ce statut me donnait le droit, avec mon père de raccompagner Louis à sa cellule.

C’est là, une fois la grande porte fermée derrière nous et le jardin de maigres buis franchi que prenait pour moi tout le sens de ce voyage. Le dédale de couloirs suintants encore des dernières pluies, les chapelles innombrables à mes yeux, toutes différentes, les boiseries travaillées, les portes aux loquets qu’un contrepoids anime, cette cellule que Louis nous présentait comme la sienne et qui semblait n’avoir jamais été habitée, tas de bois de chauffage trop sec et trop ancien pour réellement avoir un usage, traces du temps sur les vitres bullées qui donnaient sur une cours nue encadrée de bâtiments austères, tout cela semblait à la fois beau et repoussant, lumineux et opaque, trivial et sublime, limpide et totalement mystérieux.

 

Depuis lors les choses ont changé, une génération a pratiquement disparue et les rares survivants ne semblent plus tenir qu’au fil ténu de vies étriquées faites de télévision allumée en permanence et de gestes quotidiens répétés.

  

J’ai conscience d’avoir vécu quelque chose d’exceptionnel, hors temps ou plus justement une épochè dans un non-lieu, une chôra devrait-on dire, un entredeux qui aujourd’hui est au cœur de mes recherches artistiques.


En effet, depuis plusieurs années je me suis engagé dans une démarche artistique en tant que photographe. Une photographie dite « plasticienne » dans le sens où l’objet photographique résultant importe moins que la démarche et l’intention qui en déterminent les conditions d’apparition.

 

C’est à ce titre que je m’adresse à vous :  Je souhaite réaliser un travail documentaire sur le monastère, son bâti, ses espaces, les objets qu’il contient, un travail photographique qui au travers de l’inventaire simulé questionne la relation entre trivial et sublime, entre profane et sacré.

 

J’ai tout à fait conscience de l’énormité de ma demande, de son extravagance au regard des exigences qu’imposent le respect des vœux prononcés par les moines, ces exigences font parties du protocole d’expérience, fragile et subtil qui permet d’échapper aux contingences. Je m’y soumettrai avec d’autant plus de soin que j’ai moi-même besoin de solitude et de temps pour que dans ce travail photographique rien d’exhibé ni de romantique ne transparaisse, pour revenir à la tessiture de l’instant seul à même de rendre compte de ce qui se passe dans ce lieu.

 

J’espère que ce projet retiendra votre attention et je reste à votre disposition pour discuter des modalités que sa mise en place implique.

 

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations distinguées.

 

 

Jean-Philippe Astolfi